Au-delà des chiffres et des budgets
Chaque jour, le débat public nous ramène à la même litanie : équilibres budgétaires, croissance du PIB, contraintes financières et ratios de la dette. Comme si la réussite d'une société se mesurait à la froideur d'un tableur Excel.Pourtant, en tant que photographe belge observant avec attention les soubresauts politiques et intellectuels de nos voisins français et de notre Europe, une conviction m'anime : l'économie, la finance et la rigueur budgétaire ne sont que des moyens d'organisation, jamais des objectifs en soi.Ce qui est primordial, ce qui donne un sens à nos existences individuelles et à nos communautés politiques, c'est la démocratie pour vivre libres, et la culture pour grandir, penser et s'émanciper.On attribue souvent à Winston Churchill cette réplique fulgurante lorsque, en période de guerre, son ministre des Finances lui suggérait de couper les budgets de la culture pour financer l'effort militaire :
« Si nous coupons les budgets de la culture, alors pourquoi nous battons-nous ? »
Même si la formule relève sans doute de la légende apocryphe, elle pose l'essentiel : une civilisation qui réduit son idéal à la seule gestion comptable renonce à ce qui la fait vivre.

Le diagnostic : Une crise de l'attention et de la présence au monde
Aujourd'hui, notre rapport à la beauté et à la création est profondément ébranlé. Nous traversons une époque de saturation cognitive où le « marché total » et les algorithmes des plateformes numériques ont transformé l'attention humaine en une ressource à capturer et à marchander. En tant que photographe, je le constate quotidiennement : l'image, autrefois lieu de pause, de contemplation et de questionnement du réel, est devenue un flux ininterrompu et éphémère. L'apparition des modèles d'intelligence artificielle générative accentue encore ce vertige. L'IA permet de produire instantanément des milliers de visuels sans corps, sans histoire, sans expérience sensible du monde. Face à cette marchandisation de l'esprit et à cette automatisation du regard, la culture cesse d'être un simple divertissement de fin de journée. Elle devient, selon le mot de l'ancien Premier ministre français Dominique de Villepin, un véritable « champ de bataille » : le champ de bataille de la préservation de notre attention, de notre sensibilité et de notre humanité.

De l'accès passif à la création active : « La culture par tous »
Dans une intervention remarquée traçant sa vision pour l'avenir, Dominique de Villepin remet en perspective les deux grandes étapes de la politique culturelle française :
- La « culture pour tous » d'André Malraux dans les années 1960, axée sur la démocratisation et l'accès vertical du grand public aux chefs-d'œuvre de l'humanité.
- La « culture de tous » portée sous l'ère Mitterrand par Jack Lang, reconnaissant la diversité horizontale de toutes les formes d'expression artistique.
Mais face au tsunami numérique et aux empires technologiques, ces deux modèles montrent leurs limites. La simple mise à disposition d'œuvres (qu'elles soient dans un musée ou sur un écran) ne suffit plus à prémunir le citoyen contre la passivité algorithmique. Pour y répondre, Villepin formule un concept qui me semble essentiel et profondément stimulant, quel que soit le côté de la frontière où l'on se trouve : « La culture par tous ».
Sa thèse tient en une phrase d'une grande justesse philosophique :
« On ne reçoit vraiment que ce qu'on a essayé de faire. »
C'est là que le travail du photographe rejoint celui du peintre, du comédien, du musicien ou du poète. Pour comprendre la lumière, il faut avoir tenté de la cadrer. Pour apprécier la musique, il faut avoir ressenti la résistance d'un instrument. Pour saisir la profondeur d'un texte, il faut s'être confronté à la page blanche. La pratique artistique n'est pas un luxe réservé aux artistes professionnels : elle est le vecteur universel de l'éveil du regard et de la liberté intérieure.

Un cadre d'action pour réenchanter la cité
Au-delà du diagnostic philosophique, Dominique de Villepin détaille un programme ambitieux qui remet la création au centre de la société :
- 100 heures d'art à l'école par an : Généraliser dès le plus jeune âge la pratique de la peinture, du théâtre, de la musique et de l'écriture pour chaque enfant, accompagnée de la création de Maisons des Arts ouvertes au cœur des territoires scolaires.
- 5 000 artistes en résidence dans le tissu social : Installer des créateurs vivants dans les écoles, mais aussi les hôpitaux et les Ehpad, avec un statut décent (revenu garanti et droits sociaux renforcés), liant ainsi l'art au soin et à la transmission intergénérationnelle.
- Réguler l'IA pour préserver l'humain : Exiger la rémunération des ayants droit pour l'entraînement des modèles d'IA, imposer la transparence des contenus synthétiques et instaurer une taxe dédiée afin « que la machine finance ce qu'elle concurrence ».
- Redonner sa mission à l'audiovisuel public : Consacrer au moins 20 % du temps d'antenne à la culture diffusée aux heures de grande écoute.
Pourquoi ce débat nous concerne tous
En tant que Belge, je n'ai aucun rôle ni parti pris dans les échéances électorales françaises. Mais la réflexion portée par Dominique de Villepin a le mérite rare d'élever le niveau du débat public (belge ou français). Elle nous rappelle que le rôle du politique est de révéler la société à elle-même, de créer de l'émancipation plutôt que de la gestion comptable. En Belgique comme en France, nous sommes confrontés aux mêmes défis : la fragmentation sociale, la perte de repères collectifs, la montée de la solitude connectée et la précarisation des créateurs. Pratiquer un art — poser son objectif sur le monde, faire vibrer une corde de guitare, tailler le bois ou écrire un poème —, c'est refuser d'être un simple consommateur passif. C'est affirmer sa présence, développer son empathie et exercer sa souveraineté personnelle. Si nous voulons bâtir des démocraties vivantes et des sociétés épanouies, cessons de regarder la culture comme une dépense ou une variable d'ajustement. Faisons-en le cœur battant de notre éducation et de notre avenir commun.