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Essaouira, la chair, le bois et l’océan

Carnet de voyage au Maroc

Avant le lever du jour, le port d’Essaouira n’est pas un décor : c’est un atelier à ciel ouvert où l’on charge, où l’on calfate, où l’on négocie. David Taquin y est entré par la porte la plus sûre, celle d’un ancien pêcheur — Adil — venu de lui-même lui montrer l’envers de son métier. De cette déambulation à deux naît ce carnet de terrain : la Skala à cinq heures trente, la pénombre des chantiers navals où l’on ajuste une membrure à l’œil, les filets hâlés à bout de bras, la criée sous les goélands. Le noir et blanc n’est pas ici une coquetterie : c’est ce qui écarte la carte postale et laisse le sujet respirer.

05h30. L’aube brute sur la Skala


umanflow - essaouira - maroc - port

Avant même que le soleil ne poigne sur la côte atlantique, Essaouira s’éveille dans une pénombre saturée de sel et de vent. Sur le port, compressé entre les remparts monumentaux de la Skala et les murailles blanchies érodées par les embruns, le spectacle est à la fois immobile et fiévreux. Des centaines de barques bleues s’entassent coque contre coque, balancées par une houle constante. Les goélands crient déjà au-dessus des caisses vides.

Ici, personne ne pose. Casquettes enfoncées jusqu’aux sourcils, les hommes exécutent des gestes vifs, précis, répétés depuis l’enfance. On vérifie les mailles d’un filet, on arrime les casiers, on scrute la couleur du ciel et la forme des vagues avant de franchir la passe. Prendre la mer à Essaouira n’a rien d’un décor pittoresque : c’est un corps-à-corps quotidien avec un océan capricieux, où les mains gardent la trace indélébile du froid, du chanvre et de la saumure.

La rencontre : Quand Adil franchit le champ


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Alors que je déambulais sur les quais, boîtier en main, cherchant à capter la rigueur de ces premiers instants du jour, un homme s’est approché de nous. C’était Adil. Intrigué par ma démarche et mû par l’envie généreuse de partager son univers, cet ancien pêcheur est venu spontanément à notre rencontre pour nous faire découvrir les dessous et l’envers du décor de son métier.

Pendant plus de quarante ans, Adil a affronté les creux imprévisibles de l’Atlantique. Aujourd’hui, la mer a eu raison de son corps : ses articulations sont nouées par les rhumatismes, son dos est voûté par le levage répétitif des caisses, et ses mains, dures comme du cuir séché, ne peuvent plus border les écoutes ni remonter les chaluts. Mais si son corps est resté à terre, son esprit n’a jamais quitté le large.

« La mer ne vous donne rien qu’elle ne vous reprenne un jour », confie-t-il dans un sourire pudique.

Tout en écoutant son histoire passionnante, j’ai tout simplement continué à photographier. Mon objectif s’est laissé guider par sa voix et ses pas, transformant la prise de vue en une déambulation fluide, complice et profondément humaine.


L’artisanat et la rigueur du métier: Du chantier naval aux étals du marché


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Sous la conduite d’Adil, le regard s’est ouvert sur l’artisanat qui fait battre le cœur d’Essaouira , une chaîne humaine indissociable où chaque maillon exige la même rigueur face à l’élément marin. Il nous a fait découvrir son métier de A à Z.

En commençant par l’ossature du navire (Le chantier) : À quelques pas du tumulte des débarquements, nous avons pénétré dans la pénombre des ateliers où règne l’odeur du cèdre, de la résine et de la sciure fraîche. Adil nous a montré le travail des charpentiers navals qui façonnent les embarcations à l’œil et au ciseau, sans plans numériques. Chaque membrure est ajustée pour résister aux assauts de la houle : le bateau est le seul rempart entre l’homme et l’abîme.

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En passant par le travail en mer, l’océan exige une vigilance absolue. Entre les filets gorgés d’eau salée qu’il faut hâler à bout de bras et le roulis incessant, la pêche est une confrontation physique épuisante où les corps s’usent prématurément.

Pour terminer sur le théâtre de la terre (Le marché et la criée) : Au retour des chaloupes, les caisses luisantes d’argent sont débarquées sous les cris stridents des goélands. Sur les étals du marché, la négociation s’engage au milieu des flaques d’eau salée : l’aboutissement d’un labeur collectif qui nourrit des familles entières depuis des générations.

Le choix du noir et blanc : Documenter l’essentiel


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Pour cette série documentaire, le choix du noir et blanc s’est imposé comme une évidence esthétique et éthique. Il s’agissait d’évacuer immédiatement le piège de la « carte postale marocaine » pour se concentrer sur la densité brute du sujet.

Ce temps partagé avec Adil incarne parfaitement ce que doit être le reportage et la photographie de rue : un temps d’échange et d’écoute, où l’image n’est pas volée, mais offerte au fil d’un récit partagé.

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